Lettre à ma mère, histoire d’une réconciliation

 

Maman,

Quand j’étais petite, comme beaucoup de petites filles, tu étais ma maman. Tu étais cette figure de référence, je ne pouvais concevoir le monde sans toi. Tu étais une évidence pour moi. J’ai grandis, les années ont passé. Il n’y a jamais eu de vrais conflits. Oh bien sur, on a parfois eu des disputes, des désaccords, des bouderies. J’ai été une adolescente calme, réservée, qui ne faisait pas de vague. La crise d’ado n’est pas passée par moi, entre nous. Mais au fil des mois et des années, j’ai pris du recul. Peut-être aussi qu’il y a eu une accumulation de choses, je ne sais pas trop dire. Je crois surtout que j’ai commencé à réfléchir, à me poser des questions sur ce mal être qui me hantait. 

J’ai tenté de poser des mots sur des souvenirs, des émotions, des envies, des espoirs. Et puis un jour, la colère a pris le dessus. Elle est devenue trop forte, elle a pris de plus en plus de place. En fait, il n’y avait plus qu’elle. C’est difficile d’être en colère constamment. C’est dur, c’est pesant, c’est épuisant. J’étais fatiguée d’être en colère. Depuis des années, j’avais pris sur moi pour accepter qu’il me manquait quelque chose. Je n’avais jamais pu poser de mots ni comprendre d’où venait ce manque. Alors c’était presque facile de ne pas se poser de questions, de continuer à avancer comme ça, droit devant soi. 

 

 

Et puis, je me suis rendue compte que j’avais le sentiment d’hurler sans être entendue. Je disais les choses mais tu ne m’entendais pas. C’était comme si on parlait deux langues différentes. Je réclamais à corps et à cri des choses que j’attendais depuis si longtemps. Je voulais de l’attention, des échanges, de l’affection, de la tendresse, de l’amour. J’avais espéré qu’avec le temps, une fois qu’on serait toutes les deux des femmes, on deviendrait complices. Je voulais pouvoir te confier des choses, avoir des conseils, pouvoir pleurer dans tes bras et voir ton sourire quand je te parlerai de mon bonheur. Pourtant, tu restais silencieuse face à mes appels. Même à vingt ans passés, j’avais besoin de ma maman et pourtant tu restais dans cette réserve polie. 

J’ai finis par réaliser que tu étais la source de tout. Que ce manque de confiance en moi que j’avais, c’était des compliments que je n’avais pas eu. C’était tes angoisses pour mon avenir que j’avais perçu comme des doutes sur mes capacités. Ce besoin de tendresse et d’amour infini qui est comme un trou noir à l’intérieur de moi, c’est aussi toi. J‘ai eu tellement besoin des bras de ma maman, de sentir tes caresses, de ces étreintes qui effacent le reste du monde. J’ai eu besoin de « je t’aime », de « maman t’aimera toujours » et de « tu es l’amour de ma vie ».  Ce vide qui s’est creusé a conditionné toute ma vie. J’ai cherché à le combler, en courant après l’affection des autres, en me mettant la barre très haute pour être à la hauteur de ton amour, de tes exigences vis à vis de moi. Et puis j’avais si peur que les autres me laissent, comme tu l’as fait d’une certaine façon. 

J’ai fait le deuil de cette relation rêvée, qu’on voit dans les films, que les autres racontent. J’ai essayé d’accepter l’idée que nous serons jamais ce duo inséparable. J’ai essayé de mettre de côté ma colère, ma tristesse, ma peur. J’ai construit d’autres relations, pour apaiser le manque. J’ai construis ma vie, tracé mon chemin. Et puis j’ai décidé que je ne voulais plus vivre comme ça, je voulais vivre sereinement. Et surtout, je voulais que la colère et la tristesse s’en aillent. Alors j’ai entamé ce travail sur moi, pour moi, pour nous. J’ai mis des mots sur les choses, j’ai compris. J’ai appris à parler, je t’ai dis les choses. Ca ne s’est pas fait sans larme mais le mur qui s’était dressé entre nous a fini par tomber. Tu as pu comprendre ce que je vivais, entendre mes appels et savoir de quoi j’avais besoin. 

 

 

Ce travail m’a aussi aidée à comprendre. En adoptant une autre position, j’ai pu pardonner. C’était comme te dire « je comprends que ça puisse être dur mais ensemble on va y arriver ». On voit souvent ses parents comme des super héros qui doivent tout savoir, on attend beaucoup d’eux. Pourtant, c’est peut-être le métier le plus difficile du monde. Il n’existe pas d’autre formation que le quotidien et la vie. On ne peut pas s’y préparer, on est jeté dans le grand bain directement. On apprend sur le tas ! En avançant dans la thérapie, j’ai pu te regarder différemment, voir la femme derrière la mère et dire à cette petite fille en colère que ce n’était pas de ta faute. Je crois que si tu avais pu, tu aurais fait bien autrement

Je me suis promis que je serais une mère différente lorsque viendra mon tour. Je ne referai pas les mêmes erreurs. Quelque part, c’est aussi quelque chose que tu m’as transmis, une part ton héritage. Ton expérience me servira pour faire mieux. On ne naît pas mère, on apprend à le devenir. C’est plus facile pour certaines que pour d’autres. Pour toi, c’était loin d’être évident. Tu as tout fait pour que je ne manque de rien, tu m’as appris des choses, inculquer des valeurs, tu m’as nourris, habillée, logée. Tu m’as donné un cadre avec des grands modèles. Mais exprimer des émotions et des sentiments, on ne t’a tout simplement pas appris. Alors moi j’apprends. J’apprends à dire « je t’aime », j’apprends à dire « tu comptes pour moi », à embrasser, à câliner. 

Et papa dans tout ça ? A une époque, c’est avec lui que le contact s’est rompu. C’est vers lui que ma colère était dirigée. Et puis la thérapie m’a ouvert les yeux je crois. Les causes de son comportement était différentes, ses réactions aussi. Et elles étaient peut-être plus faciles à accepter et à pardonner. Lui aussi j’ai appris à le voir autrement. J’en ai beaucoup voulu à mon père mais pour ce qu’il est, pas pour notre relation, je n’attendais rien de notre relation père-fille, je lui ai pardonné beaucoup plus facilement. Et puis soyons honnête, le lien avec une maman est différent. Tu m’as portée dans ton ventre pendant 9 mois, tu m’as donné la vie, tu m’as habillée, coiffée et servi de modèle. Alors je crois que j’attendais tout simplement plus de toi que de lui. C’est injuste, je sais. 

 

 

Mais aujourd’hui, tout ça est derrière nous. Il a suffit d’une lettre pour ouvrir une brèche. Elle nous a permis de reprendre contact. Et puis petit à petit j’ai vu le changement. Tu t’es ouverte, tu as fait ces petits gestes que j’attendais. Notre relation n’a pas totalement changé du jour au lendemain mais elle est aujourd’hui bien plus sereine et libérée. Je regarde tes failles avec plus de bienveillance, acceptant que tu puisses aussi faiblir, comme tout le monde. Et tu tâches de m’encourager comme j’en ai besoin, m’assurant de ta présence et de ton affection. 

Aujourd’hui, je voudrais partager avec toi quelque chose que ces derniers mois m’ont appris. Quoi qu’il arrive, tu resteras ma maman. Et si tout n’est pas parfait, je sais ce que tu m’as déjà offert. Et pour tout ça, je serais toujours ta fille qui t’aime. 

 

 

 

 

4 commentaires pour “Lettre à ma mère, histoire d’une réconciliation

  1. Que c’est touchant…
    Je n’ai pas eu la chance de grandir avec ma maman. Comme toi, je suis passée par toutes ces émotions : la peine, la tristesse, la colère, le manque, l’abandon. Je crois que peu importe les thérapies je garderais toujours un vide en moi.
    Mais j’ai appris à l’accepter. Aujourd’hui, je le vis mieux. ça n’a pas été facile. Mais petit à petit l’oiseau fait son nid comme on dit. Je n’ai pas cette relation mère-fille comme on voit dans les films et romans. Mais comme tu l’as si bien résumé à la fin de ta lettre, quoi qu’il arrive elle restera toujours ma maman que j’aime.

    1. Merci 🙂
      Il y a des choses qu’on ne peut pas changer mais le plus important, c’est peut-être d’arriver à l’accepter.
      J’espère qu’un jour, tu seras vraiment libérée de ce manque.

  2. Ton article est très touchant…
    Je crois que je t’en avais déjà parlé sous un autre de tes articles, mais chez moi aussi parler a toujours été compliqué. Comme toi, j’en ai plus voulu à ma mère qu’à mon père pour ça, sans trop savoir pourquoi. A tel point qu’à 17 ans, dès que j’ai eu l’occasion de partir de chez mes parents, je suis partie parce que je me sentais oppressée par cette colère intérieure. Pourtant, nous ne nous sommes jamais vraiment disputé, nous n’avons jamais perdu contact, mais je n’en pouvais plus de ce silence…et évidemment j’étais fautive aussi puisque je n’ai jamais clairement dit les choses non plus.
    Aujourd’hui, j’ai 27 ans et parfois je constate avec une certaine surprise que j’ai les mêmes manies / gestes / intonations dans la voix que ma mère, alors que cela fait 10 ans que je vis loin d’elle (on se voit 2/3 fois par an!). A mon âge, elle était déjà maman d’une fille de 3 ans (moi). Alors, je commence à comprendre certaines choses…
    Bref tes mots résonnent beaucoup en moi comme souvent ! Tu n’as jamais songé à écrire un livre ? Haha =)

    1. Je te rassure, moi aussi parfois j’ai l’impression d’entendre ma mère quand je parle ^^
      Le silence est parfois plus dur que les mots. Le tout, c’est de savoir un jour réinstaurer le dialoque je crois, pour pouvoir guérir de tout ça et avoir des relations plus sereines.

      Pour le livre tu vas rire mais c’est quelque chose que j’aimerai faire. Mais je n’assume pas du tout parce que je me dis que j’en suis incapable ! Je ne saurai pas quoi écrire…

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