J’ai été un couteau suisse pendant 26 mois

 

Toutes les bonnes choses ont une fin il parait. Et les mauvaises aussi, heureusement. Mais là, avec le recul, je crois qu’il s’agit d’une bonne. Il y a quelques jours, après 26 mois de collaboration, j’ai passé une dernière fois la porte de mon entreprise. Je crois que je ne réalise pas encore très bien. Mais pour marquer le coup, je partage avec vous un peu de ce qui a rythmé mes journées pendant ces un peu plus de deux ans. Et puis cette fin qui se pose la, comme les derniers rayons de soleil d’une belle journée. 

 

Profession : couteau suisse

 

 

8h25 : Comme tous les matins, je regarde l’heure, je me fais la réflexion que je devrais être partie depuis 15 minutes. Et puis je me dis qu’au pire je vais arriver à 9h20 et qu’on s’en fout un peu, nan ?

9h20 : Je traverse la rue, j’avise d’un coup d’oeil si la lumière est allumée dans le bureau de Boss, je salue d’un signe de tête le propriétaire du snack voisin de nos bureaux et j’arrive devant la porte. Je sors mes clés, j’insère la rouge dans la serrure, je la tourne en la tirant vers moi parce que sinon la porte ne s’ouvre pas. Je laisse la porte se refermer derrière moi en enlevant mes écouteurs, je monte les quelques marches qui mènent au plateau et je lance un « salluuuut » à mes collègues.

9h30 : Messagerie désactivée, ordi allumé, nouveaux mails parcourus rapidement. Il y en a bien un ou deux que j’aurais préféré ne pas recevoir. Ca annonce des merdes à gérer dans la journée. Pas trop envie de m’y mettre, je préfère discuter avec Collègue de son embrouille de la veille avec son mec. Boss arrive, monte sur le plateau derrière moi, lance un bonjour et redescend de l’autre côté. On se regarde avec Collègue en se disant qu’il n’a visiblement toujours pas décidé de s’acheter un sourire.

10h02 : Je relève la tête après avoir trié mes mails et répondu à ceux qui ne prennent que trois minutes à traiter. Je regarde l’heure et je me dis que le temps ne passe décidément pas très vite. A ce moment là, quelqu’un fait remarquer que quand même, il fait pas très chaud nan ? Je me lève et je vais monter le chauffage. Se dégourdir les jambes ET perdre 30 sec de sa journée, ça ne se refuse pas. Au moment où je repose mon derrière sur ma chaise, Big Boss arrive, traverse le bureau sans même monter au plateau nous dire bonjour (comme tous les jours). Collègue ne peut pas s’empêcher de lancer un sonore « BONJOUUUUR BOOOSSS » pendant que je me marre. 

10h09 : Mon téléphone sonne. En un coup d’oeil, je reconnais le numéro. C’est Roselyne de l’hôte de Bidule sur Mer. Elle va encore me demander pourquoi nous n’avons pas encore payer l’acompte de 43 529€ qui était déjà dû il y a 15 jours. Et je vais encore devoir inventer un bobard pour justifier le fait que le client n’a pas encore payé notre propre facture d’acompte, et qu’on n’avance pas l’argent parce qu’y a pas écrit La Banque de France. 

10h17 : Boss m’appelle : « tu peux descendre dans mon bureau steuplait? ». Toujours aussi joyeux, je trépigne d’impatience ! Ou pas… Je descends, rentre dans le bureau, ferme la porte, m’assoie, attends qu’il ait fini de ranger le bordel sur son bureau. « Tiens, on a reçu un nouveau brief, je me suis dit que vu que t’avais un peu de temps en ce moment, tu pourrais bosser dessus. Je te laisse regarder, on en reparle ». Je parcours le brief des yeux en remontant. Vous voyez un château en Espagne ? C’est la demande du client. Vous voyez un château de sable ? C’est le budget du client. Mmmmmh un régal…

 

 

10h23 : Nouveau coup de téléphone. Je décroche sans faire attention « Azylis, Groupe ABC bonjour? ». La voix de ma cliente que j’esquive depuis le milieu de semaine dernière parvient jusqu’à mon cerveau… Humpf….. « Ouiiiii bonjour Madame Pince, comment allez-vous? Votre week-end à La Baule, ça s’est bien passé? … Ah parfait ! C’est super !… Ah non malheureusement, nous n’avons toujours pas reçu de nouvelles de l’hôtel pour voir s’il peut vous offrir l’intégralité du repas de Gala en tant que geste commercial…. Oui, je sais bien, c’est 3 fois rien. Mais vous savez, ils sont durs à la négo ! Mais soyez assurée que je fais mon maximum bien sûr !… Il va falloir que je vous laisse Mme Pince, j’ai un autre appel, c’est peut-être eux justement! ».

10h30 : En deux temps trois mouvements, je finalise le mailing qui doit partir ce matin. Mise en forme, relecture, et hop, on appuie sur le bouton. Invitation envoyée à 3600 personnes, pourvu que je me sois pas plantée. En attendant, dans le doute, je vais pas trop aller regarder les statistique d’ouverture… #autruche

10h43 : Je me connecte sur la plateforme groupe d’Air France. Je remplis ma demande de cotation, le site me remballe et me dit « votre demande ne peut être traitée en ligne, merci d’envoyer un mail au plateau groupe ». J’envoie un mail au plateau groupe en sachant pertinemment ce qu’on va me répondre. Et ça ne loupe pas. 3 min plus tard, on me répond « merci de faire votre demande en ligne ».  L’histoire de ma vie avec Air France. Faut croire que 17 allers-retours pour Cuba en Business, c’est la mer à boire, la fin du monde. 

10h49 : Je décide qu’après tout ce dur labeur, c’est bien l’heure de la pause. Hop, réduire la fenêtre, ouvrir Google. « H…e…l…l…o ». Google est mon ami, il a déjà compris de quoi je lui parle et me propose Hellocoton. Je jette un oeil à la sélection du jour et à mon feed. J’ouvre 4 ou 5 onglets que je lis consciencieusement. Quand Boss monte pour faire une photocopie, j’ouvre prestement un budget que je dois finir pour la fin de la semaine histoire d’entretenir mon vernis de chef de projets modèle. 

11h22 : Mister P, notre collègue mec, le seul, l’unique, le survivant, monte sur le plateau. Vu son sourire, il a envie de causer et pas de bosser. Et puis un coup d’oeil sur l’heure suffit pour savoir de quoi il veut parler. Ca ne loupe pas « fait faim nan ? On mange quoi ce midi  ? Vous avez déjà à manger? ». S’en suit un conciliabule pour savoir où est-ce qu’on va aller chercher à manger. Fin du débat : on va chez Les Petites Vieilles. Nom de code du petit traiteur qui fait des cordons bleus qui déchirent.

 

 

12h18 : Mister P a eu raison de nous, après l’avoir fait patienter le plus longtemps possible, on part chercher à déjeuner. Au retour, tout le monde s’assoit autour de la table haute. Ca cause week-end, resto, dernière série entamée. Et puis l’un d’entre nous ne peut pas s’empêcher de poser une question sur un dossier. Et voilà qu’on se retrouve à causer boulot au déjeuner. Du coup, ça casse un peu l’ambiance et on écourte rapidement. 

13h07 : On est de nouveau assises à nos bureaux mais « la pause dèj est pas terminée oh! ». Alors ça cause. Un vrai poulailler le merdier mais on adore ça. L’Ancienne se fait charrier à propos de ses plans culs (« Tu vois Jason ce week-end ? »), Pocahantas se met à chanter un truc qui va nous rester dans le crâne toute l’aprem, Collègue nous parle de la prochaine destination de ses vacances et plus personne n’a envie de bosser. Blondie, elle, s’est remise au boulot pour pouvoir partir à l’heure ce soir et nous demande pour la 27 fois ce mois-ci « Comment je fais pour calculer 25% du montant total de mon budget? » #pasmatheusedutout. 

14h00 : Trève de rigolade, il faut se remettre au boulot ! Ecouteurs vissés dans les oreilles, je réouvre ma boite mail. 33 mails. Bon, au final, une fois que j’ai supprimé les spams, les mails promotionnels d’hôtel, les invitations à des workshops et les newsletters, il en reste 4 : la cotation d’Air France (mais pas avec les vols demandés), un mail de Lucie mon (autre) cliente reloue (qui annule un couple pour le voyage au Costa Rica), un mail de Boss qui me demande de lui préparer un mail pour le client Plein aux as (j’ai très envie de lui répondre qu’il peut écrire le mail lui même vu qu’il a les mêmes éléments que moi), et deux autres mail de Lucie (toujours reloue) (qui annule deux épouses donc il faut remplacer les doubles par des single, ajoute une épouse pour un participant donc il faut transformer la single en double et ajoute 2 amis qui partageront une twin). Merde.

15h03 : Alléluia ! J’ai repointé 4 fois ma liste de chambres et à priori je suis raccord. Dans le doute, je demande à la Nouvelle de recompter aussi. Après tout, elle bosse aussi sur le dossier alors y a pas de raison. Et puis on sait jamais, ce serait con qu’il manque une chambre à l’arrivé. Pendant ce temps là, je rentre 3 factures en comptabilité, je crée 2 demandes d’engagement et je demande une création de bénéficiaire à la comptable. Hop, une ligne de plus rayée sur la to do.

15h06 : Le mur de l’extrémité du plateau se met à vibrer étrangement. Personne ne réagit. On entend des éclats de voix, un ténor qui s’égosille. Personne ne réagit non plus. Visiblement un technicien a (encore) fait de la merde et se fait passer un méga savon par Big Boss. On est tellement habituées que c’est à peine si on décolle de nos écrans : « Ca gueule là nan? ». 

 

 

15h14 : « Fait chaud un peu là nan? ». Thermostat de me***. Je me lève pour baisser le chauffe. Jambes dégourdies, circulation relancée, 30 secondes de perdues et un esprit un peu plus éveillé. 

17h42 : Les heures sont passées à la vitesse de la lumière mais j’ai ENFIN avancé sur le dossier Trucmuche que je dois rendre demain à 18h. J’ai vu tellement de chambres d’hôtels, de resto différents, j’ai lu tellement de descriptifs d’activités et comparé les vols de 3 compagnies différentes, donc je ne sais même plus quelle destination je propose. Une petite relecture au calme demain matin ne sera pas volée. 259 slides, j’en ai pour 1h, je suis laaaaaarge. Bon sauf que le Boss va relire le tout à 17h20 et me faire modifier 3 mots, change la couleur de police d’une nuance de noir et rajouter des photos parce que 17 photos d’un hôtel, c’est pas dit qu’on visualise bien. Et je vais encore partir à la bourre.

17h59 : Je coupe mes mails, je branche la messagerie, j’éteins le PC, range mes stylos. Collègue me regarde : « tu rentres à Boulbi? ».

18h00 : On est sur le trottoir. Une journée de plus terminée. Plus que 4 et c’est le week-end.

 

Et puis la fin

Alors voilà, au bout de 26 mois, j’ai éteint une dernière fois mon ordinateur. J’ai renvoyé ma ligne sur celle de Collègue. On a bu un coup, et puis chacun est reparti de son côté. Pour eux, l’aventure continue et pour moi, il est tant de partir vers de nouveaux horizons. Ca fait tout drôle de se dire que c’est fini. Vous savez, c’est un de ces moments où le quotidien change drastiquement mais sur le moment, on ne s’en rend pas compte. C’est un moment anodin, comme on a en déjà vécu des centaines. Et pourtant, celui là, il était différent. Ce qui va suivre est différent. Pour eux ça continue, mais pour moi c’est la fin. 

En laissant la porte se refermer derrière moi, j’ai tourné la page sur ces deux ans et un peu plus. Il s’en est passé des choses en 26 mois. J’ai travaillé sur des dizaines de projets, voyagé dans 9 pays. Je suis passée du bureau au fond du couloir, un peu la place du puni à la place au milieu de l’open space où on peut tout voir et tout entendre. J’ai changé de collègues, au gré des départs et des arrivées, comme l’illustration du temps qui passe. Je suis passée de la petite nouvelle à la tôlière de l’équipe, de celle qui connait les anciens. J’ai partagé mon quotidien avec une équipe en or, qui m’a fait vibrer sur les opés, j’ai pleuré dans les bras de certaines et j’ai tellement ris avec d’autres. J’ai rencontré des gens qui m’ont énormément touchée et qui m’ont fait beaucoup de bien.  

C’est 26 mois de déjeuners au bureau avec des plats Picard, des petits plats maison, des petits plats du traiteur des jap, des sandwichs. C’est 26 mois de « hello-salut-bonjour tout le monde » lancés le matin et de « salut-aller à demain-bonne soirée » claironnés le soir. C’est 26 mois de carambars, de gâteaux et autres grignotages parce que pas foutue de prendre un petit dèj, j’ai toujours faim à 10h30. C’est 26 mois de « quelqu’un peut m’envoyer le dernier scan », de « putin j’ai encore imprimé en couleurs et pas recto verso » et de « tu me passes ton truc pour enlever les agrafes ». C’est 26 mois à rayer les jours sur le calendrier, c’est plus de 20 000 mails reçus, c’est des centaines de marches montées et descendues. C’est 26 mois d’une routine bien huilée où on n’a pas trop besoin de se poser de questions parce qu’on sait de quoi sera fait demain. 

 

 

Et puis d’un coup c’est fini. Je suis devant la porte, je me retourne une dernière fois, et derrière mon masque, je ravale mon émotion. Parce qu’on a beau dire « mais oui, on reste en contact, je reviendrai vous faire un coucou de temps en temps », je sais que je ne reviendrai pas. Quand on part à l’autre bout de la France, on ne revient pas faire un coucou à des collègues. Alors je regarde cette porte une derrière fois, je souris en revoyant le sticker collé pas très droit au dessus de la porte. Je regarde le plateau qu’on voit depuis la rue, celui qu’on était tellement contentes d’investir il y a 14 mois. Je me revois ce 8 janvier, « il faut que je te dise un truc », « j’ai décidé de quitter le groupe, je m’en vais ». Ces deux mois qui me paraissaient si long et qui sont passés si vite. Je crois que je ne serais jamais prête pour les fins. Je revois ces 26 mois fait de hauts et de bas, ces 26 mois durant lesquels il s’est passé tellement de choses dans ma vie. 

Après 26 mois, c’est la fin, j’ai tourné la page et tourné le dos à cette expérience professionnelle qui m’aura fait tellement grandir qui m’aura tant appris et parfois fait tant pleurer. Putin ça a été dur par moment mais putin que je suis fière. Je pars la tête haute, le regard droit et un sourire sur les lèvres. Je ne regrette rien. 

 

 

 

10 commentaires pour “J’ai été un couteau suisse pendant 26 mois

  1. Je m’y retrouve totalement quand j’ai bossé en événementiel ! J’ai tellement aimé mais c’est vraiment que le rythme était intense, et pour une vie sociale saine et posée j’ai décidé de ne pas rester dedans !
    Mais en tout cas, tu me fais remémorer de très beaux moments !

    Des bisous, Margaux

    1. Je crois que c’est difficile de faire ce métier toute sa vie. Surtout en agence. Pour ma part, j’ai envie de rester la dedans mais différemment.

    1. Couteau suisse c’est un surnom qu’on donne au chefs de projets 🙂
      Je suis (ou plutôt j’étais) chef de projets événementiels. En faisant ce métier, je dois maîtriser plusieurs fonctions : chargée de communication, logisticienne, comptable, chargée de clientèle, manager, …
      Un peu comme un couteau suisse, je suis plusieurs « outils » en un 😉

  2. Ça me rappelle tellement de souvenirs et de journées qui s’enchaînent… plus chargées les unes que les autres ! (Mais avec une boss sympa !! Ah ah)
    Après 10 ans au poste de coordinateur événement congrès à Paris, me voilà maintenant coach sportif à Bastia !
    Bon vent pour la suite… nouvelles aventures en perspective !!!
    Sabine

    1. Ouiii je me rappelle de ton passage sur le blog il y a quelques temps et de ta reconversion !
      Ca devait être un poste passionnant que tu avais !
      Et des journées chargées comme tu dis ! Celle décrite là est light en comparaison ^^

    1. Ah c’est marrant comme analyse…
      Pourquoi tu trouves ça courageux comme article ?

  3. Les fins ont toujours ce goût. Sucré-salé. Cette sorte de dualité.
    Triste ou nostalgique de partir. Excité d’embrasser l’avenir.
    Je te souhaite encore plus de réussites, de rires, de sourires à l’autre bout de la France.

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