Ce n’est qu’un au revoir

 

J’ai l’impression de vous connaitre peu au final. Vous restez quelqu’un de secret, qui parle peu d’elle-même. J’ai du mal à réaliser ce qui se cache derrière l’image de la grand-mère. Pourtant je vous sais épouse, mère de famille, soeur, tante, … Alors aujourd’hui, j’ai envie de vous raconter un peu, de rassembler tous les souvenirs et de dresser votre portrait.

 

Au delà d’une grand-mère, une grande dame

Quand je pense à vous, vous êtes cette grand-mère au caractère bien trempé, avec ce sourire en coin. Vous adorez utiliser nos expressions de jeunes. Combien de fois je vous ai entendu demander si on avait « bien fait la teuf »… Vous avez un sacré sens de la répartie et faut pas trop vous chercher des noises. Vous avez un petit côté rebelle, qui nous surprenait à chaque fois quand on était petits. Pour nous, une grand-mère, c’est forcément quelqu’un de sage. Pourtant quand vous avez envie de quelque chose, vous savez vous arranger pour l’avoir. Je pense à tous ces moulins que vous avez repéré et que vous tenez absolument à photographier vous-même, même s’il faut vous incruster chez des gens. Vous avez aussi ce petit goût pour les ragots. A chaque vacances, quand Maman nous rejoignait, vous lui racontiez les derniers de potins de famille, vous saviez tout sur tout le monde.

Et il faut dire que des potins, il y en a, vu la taille de la famille. Cette grande famille, elle compte beaucoup pour vous. Elle est le fruit de votre grande fratrie. Vous nous avez si souvent raconté vos histoires, pendant la guerre, votre vie à la ferme, comment votre maman s’occupait de vous. Cette famille nombreuse avec 8 frères et soeurs a dicté votre approche de la vie. C’était le plaisir des choses simples, une approche parfois un peu rude parce que tout en pragmatisme, on ne s’embarrassait pas avec certaines choses.

 

 

Des fleurs et du maquillage

Il est plus facile pour moi de parler des souvenirs que j’ai avec vous. Quand je pense à vous, j’ai cette image d’une femme forte et élégante. Quelles que soient les circonstances, vous êtes pomponnée, prête à recevoir. Je vois cette chaise devant la porte fenêtre, votre chaise. Combien de fois, depuis petite, je vous ai vu avec vos ombres à paupières, vous maquiller sur cette chaise « parce qu’ici je vois mieux ». Vous portez toujours ces tenues que vous seule osez mettre, loin du cliché de la grand-mère mémérisée. Je crois que je vous ai toujours vue avec des talons, même à 80 ans. Vos pieds ont beau vous faire mal, hors de question de ne pas être au top. Votre manucure est toujours faite, même pour aller jardiner.

Ces fleurs justement, que vous aimez tant. Vous connaissez leur nom, vous passez des heures à les bichonner, à choisir celles qui viendront parfaire l’ensemble. Chaque été, quand vous arrivez dans votre maison, vous allez acheter de nouveaux plants, bulbes et autres végétaux en devenir. Vient ensuite le moment de leur donner leur place et de leur faire rejoindre les autres. Vous avez ce don pour les travaux manuels, le jardinage mais aussi l’encadrement et tous les loisirs créatifs. Vous avez toujours aimé nous faire faire du bricolage, nous apprendre à créer des cadres, à bidouiller.

 

Une grand-mère et des souvenirs

J’ai aussi bien sûr tous ces souvenirs de vacances, dans cette maison que vous aimez tant. Je crois que c’est un refuge pour vous, un retour aux sources, à votre terre, votre région. Cette maison toute simple, que vous avez aménagé et rénové au fil des années, avec vos moyens, sans aucune prétention. Combien de semaines y avons-nous passé, à courir dans les champs, à camper, construire des cabanes, manger au soleil, jouer avec le tuyau d’arrosage, à faire du vélo ? Je vous entends dire « on ne monte pas sur le muret, vous allez faire tomber les pierres ! ». Alors on faisait ça en douce, on s’amusait à faire le tour du petit jardin en courant sur le muret, et vous frissonniez de peur qu’on tombe des 2m de hauteur.

 

 

Ces vacances, c’était synonyme de la mer. Quand j’étais petite, je disais qu’on partait au bord de la mer, alors que la mer, elle était à 1h. Mais vous m’avez appris à aimer l’océan, son air iodé, les dunes, les pins parasols. Tous les été, on allait passer une journée au bord de l’eau, on emmenait un pique-nique : melon, tomates, oeufs durs, sandwich, brugnons, … On s’en foutait partout mais on était en maillots de bain alors peu importe, on finissait à l’eau et on en parlait plus. Au retour, la voiture était toute salopée parce qu’on y montait pieds nus, pleins de sable. On finissait par s’endormir, bercés par les kilomètres, les pommettes et les épaules rougies par le soleil. En arrivant à la maison, on courrait pieds nus dans l’herbe pour prolonger le plaisir, pendant que vous et Maman rinciez les maillots de bain.

Depuis qu’on est petits, on a toujours été surpris par vos goûts en matière de cuisine. Aujourd’hui encore, je raconte que ma grand-mère mange son fromage blanc avec du sel et du poivre. Vous aimez la betterave, les endives, manger sur la carcasse du poulet avec vos doigts. Vous mettez du persil dans toutes les salades et à chaque fois, ça nous fait râler. Le melon reste ce fruit de chez vous, que vous mangez à longueur d’été. Pour le goûter, rien ne vaut des Petits Beurres de Lu, à manger impérativement en commençant par les coins. Mais je crois que ce que vous préférez, c’est le poisson, celui que Bon Papa achète au marché. La cuisine, c’est aussi ces recettes que vous nous avez appris et que vous aimez faire avec nous : la bûche roulée et le gâteau basque.

 

Ce n’est qu’un au revoir

Tous ces souvenirs que nous partageons sont autant de trésors que je garde au fond de moi. Et aujourd’hui, il faut parler de vous au passé. Parce que depuis quinze jours, vous n’êtes plus avec nous. Si vous restez dans nos coeur, votre corps repose au calme, là où vous l’aviez demandé, dans votre village de toujours. Nous avons eu le temps de nous y préparer, vous avez eu le temps de mettre vos affaires en ordre et de partir en paix. Malgré tout, la mélancolie et la tristesse sont encore si présentes lorsque nous pensons à vous. C’est curieux comme des émotions si fortes peuvent être si difficiles à décrypter.

 

 

Ce 18 février, nous nous sommes vues une dernière fois. Je savais qu’il n’y aurait pas de nouvelle chance. Alors j’ai profité de chaque minute même si c’était dur. J’ai tenté de vous apaiser, de vous regarder sans pour autant garder cette image de vous. Je vous ai embrassée sur le front en partant, essayant de vous dire en silence combien je pouvais vous aimer, à notre façon. Mon esprit a encore du mal à appréhender que c’est fini, que nous ne reverrons plus. Vous ne serez pas là à mon mariage. Vous ne connaîtrez pas mes enfants et ils ne vous connaîtront que par mes récits. C’est dans ce futur que votre absence prend corps. C’est dans toutes ces choses que nous ne ferons plus ensemble et tous ces moments que nous vivrons sans vous que je réalise ce qui a fini par arriver.

Il y a quelques jours, on s’est dit au revoir mais pas adieu. C’est vous qui l’avez dit : « ce n’est qu’un au revoir ». Cette cérémonie que vous aviez préparé avec soin, c’était un peu étrange. C’est comme si vous nous faisiez passer un dernier message. Je suis montée au micro, j’ai lu ces quelques lignes que Maman a écrit en pensant à vous. J’ai respiré un grand coup entre chaque intention, pour aller au bout, pour rester droite malgré l’émotion, essayant de maîtriser ma voix et de refouler les larmes et ce tremblement dans mes mains. En redescendant, j’ai caressé cet écrin qui vous renfermait comme un trésor. Je ne sais pas à quoi vous ressembliez là dedans, mais je crois que vous étiez aussi classe que d’habitude.

 

 

Par ces mots maladroits et bien moins forts que je l’aurais voulu, j’avais besoin de parler de vous. Il me fallait écrire pour laisser une trace de vous ici. Nous n’étions pas du genre à nous dire l’affection que nous nous portions et aujourd’hui, je voudrais que nous puissions reparler une dernière fois de tous ces moments. J’aurais voulu vous dire combien je les ai aimé, combien ils ont jalonné mon enfance et combien ils auront toujours ce goût si doux. 

 

Un petit bout de mon coeur vous appartient pour toujours. Veillez sur nous.

 

8 commentaires pour “Ce n’est qu’un au revoir

  1. Cet article est vraiment magnifique et toutes ces émotions, difficile de ne pas être touché. J’ai encore mes deux grand-mères et un de mes grand père mais ils ne seront pas éternels. Je m’y prépare, mais quand je vois ma fille avec eux, mon cœur est rempli de joie.
    Il est évident que même quand on s’y attend, il y a toujours un deuil à faire. Bon courage.

    1. Merci 🙂
      J’avais encore mes grand-parents jusque là donc c’est encore plus difficile à réaliser…
      C’est dur de me dire qu’elle ne connaîtra pas mes enfants.

      1. Oui, je te comprends bien. Ma mère souffre d’une maladie dégénérative et ce me rend malade de savoir qu’elle ne pourra pas s’occuper de ses petits enfants comme mes grands parents l’on fait pour nous.

        1. J’imagine que ça ne doit pas être facile. J’espère que vous pourrez quand même en profitez un maximum !

          1. C’est le côté positif. On ne reporte plus à plus tard ! On profite un maximum maintenant pour ne pas avoir de regrets ensuite

          2. C’est sûr, ce sont des deuils à faire. Mais le point positif c’est que l’on ne remet pas à plus tard. Quand on veut faire quelque chose, on le fait maintenant 🙂

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