Octobre rose : On ne sait pas que ça n’arrive pas qu’aux autres

 

Le cancer, on en entend parler depuis des années. La recherche avance mais on n’a toujours pas trouvé comment éradiquer cette merde, si tant est que ce soit possible. Pour moi, ça restait quelque chose d’un peu abstrait. J’y associait la maladie, la souffrance, une épreuve. Mais ça me touchait de loin. Je voyais les campagnes de sensibilisation et les appels aux dons. Mais je me sentais concernée de loin. Ca ne faisait pas partie de mon quotidien. Ca n’arrivait qu’autres comme on dit.

 

On ne sait pas que ça n’arrive pas qu’aux autres…

On a beau en entendre parler souvent, y être sensibilisé, on ne sait pas. En tant que femme, on nous répète l’importance du dépistage, des mammographies et des contrôles. Mais tant qu’on ne l’a pas vécu, on ne sait pas ce que c’est. On se dit que le crabe, c’est surtout chez les autres, et c’est tant mieux. Naïvement, on se dit que chez nous, il n’est jamais passé, qu’on est tranquille. Et pourtant. 

Et pourtant, un jour, vous recevez ce texto qui vous demande « T’es dispo ce soir? On peut s’appeler ». Il a suffit de ce petit message pour que je sache que quelque chose n’allait pas. Quand on s’est appelées, j’ai entendu sa voix, ce semblant de légèreté. Elle faisait comme si tout allait bien, elle me parlait de banalités, des tracas du quotidien. Et puis cette phrase « bon je voulais te parler de quelque chose ». C’est là que j’ai su. C’est à ce moment que j’ai compris que je n’allais pas aimer la suite et que ce n’était surement pas une bonne nouvelle.

J’entends encore avec une précision frappante son explication. Contrôle de routine l’année dernière, masse dans le sein, rien de grave, qui n’évoluera pas trop mais on surveille. S’en suivent des mots dont on a horreur : nouveau contrôle, évolution rapide, cancer, stade 0, rayons, ablation. Étonnamment, je n’ai pas pleuré. Je suis restée droite, j’ai tenté de rester encourageante, de penser aux faits. Je me suis raccrochée à cette petite voix qui me disait que la médecine connait ce cancer, qu’on n’en meurt pas et qu’on le soigne très bien.

 

 

On se ne sait pas mais on comprend très vite…

On comprend très vite qu’il y a un avant et un après le cancer. Le cancer a des répercutions sur tellement de choses. On voudrait le cloisonner dans un coin. Tant qu’à être obligé de l’accepter, autant qu’il prenne le moins de place possible. Mais le problème, c’est qu’il ne l’entend pas de cette oreille. Il s’infiltre partout, il conditionne désormais tant de choses. 

Dans notre société où la maladie est encore vue comme une faiblesse, nombreux sont ceux à vouloir le cacher. Ne pas en parler ouvertement permet de mettre de la distance. Garder ça pour soi, c’est aussi rester soi-même pour ne pas être reléguer à la place du malade. Personne n’a envie d’être celui qu’on regarde en se disant « heureusement, c’est lui/elle et pas moi ». Dire « j’ai un cancer », ça rend les choses tellement, tellement réelles. Le regard des autres changent.

Dans le boulot, vous êtes celui qui peut flancher et qui devient moins fiable. Avoir un cancer, c’est synonyme de fatigue, d’absences répétées, d’esprit un peu ailleurs, de priorités différentes. Alors quand on veut garder un semblant de vie normale, on tait le cancer. Pour pouvoir garder sa routine métro boulot dodo qui devient tout d’un coup si rassurante. En famille, vous êtes celui qu’il faut désormais ménager, épargner, couver, surveiller comme le lait sur le feu. Alors quand on veut rester soi, on tait le cancer. Pour rester cette figure maternelle rassurante, pour rester cette amie sur laquelle on peut compter, pour rester cette fille qu’on a élevée et protégée. 

 

On ne sait pas quoi dire ou quoi faire…

Mais comment faire alors pour ne pas rester seul avec sa douleur, avec ses peurs, son angoisse ? Elle m’a clairement dit que si elle n’avait pas eu ce devoir de me prévenir, elle ne l’aurait pas fait. En tant que femme, et par la magie de la génétique,  je fais désormais partie des populations à risques. Si je n’avais rien risqué, elle ne m’en aurait pas parlé. Elle aurait traversé cette épreuve seule si elle l’avait pu. Elle aurait préféré s’isoler et vivre ça seule plutôt que devenir « la malade ». 

Que dire à quelqu’un qui traverse ça ? Les banalités semblent tellement plates et insignifiantes, déplacées même. On ne peut pas se contenter d’un  « ça va passer » ou « c’est pas grave ». Nous étions en froid à cette période, on se parlait peu, pratiquement pas. Et pourtant quand j’ai su ça, j’ai été prise d’une violente colère et d’une atroce tristesse. Parce que quoi qu’on dise, on ne peut pas prendre la place de l’autre et l’empêcher de souffrir. J’étais en colère contre la vie, je me disais « mais pourquoi elle, pourquoi elle en prend encore plein la gueule, c’est vraiment injuste ». J’aurais voulu trouver les mots pour l’apaiser mais c’est impossible. Je n’étais pas la au quotidien, je ne savais pas quoi faire pour alléger le poids qu’elle portait. 2017 aura clairement été une année à jeter, à oublier. Sauf qu’on n’oublie pas.

 

 

On ne sait pas oublier …

Comment oublier ce corps qui change, les traces laissées par les opérations. Dans une société où le corps est vecteur de tant de choses, comment accepter d’avoir un corps différent de la norme ? Les femmes sont sans cesse soumises à des images qui glorifient les courbes. On nous montre partout ces corps parfaits. Alors comment fait-on quand on perd un sein ? Quand la maladie vous prend un bout de vous même, un bout qui fait une part de votre identité ?

On n’oublie pas non plus la douleur. La médecine sait aujourd’hui gérer la douleur. Ce n’est pas elle la plus lourde et la plus difficile à contenir. Durant ces longues semaines, ce n’est pas sa douleur physique qui m’a marquée. Rarement elle s’est plainte, les médicament ont été efficaces. En revanche, je ne peux pas en dire autant de la douleur morale. Je n’oublierai jamais ces mots qu’elle m’a dit un jour : « j’en ai pleuré pendant 3 semaines, ça commence à aller mieux ». Et je n’oublierai pas non plus quand elle m’a dit « je ne supporte plus de me voir dans la glace ».

Ce n’est pas moi qui ai souffert dans ma chaire, ce n’est pas moi qui ai été malade. Et pourtant, le cancer m’a marquée. Alors imaginez quand c’est vous, à cette place. Moi qui ai un rapport compliqué avec mon corps, je ne crois pas que je le supporterais. Moi qui suis si perfectionniste et si exigeante, je ne supporterai pas que mon corps de ne soit plus « comme il doit être ». Et croyez moi, à partir de la, on sait que ça n’arrive pas qu’aux autres. Et on n’oublie pas que demain ça peut être nous. On n’oublie pas le risque.

 

On ne sait pas ce que la vie nous réserve….

Demain, ça peut être vous, ou un de vos proches. C’est peut-être vous ou eux qui aurez besoin d’aide, de soutien, d’écoute. 

Je pense vraiment que la société doit changer son regard sur les personnes atteintes du cancer. Elles ne deviennent pas incapables. Elles ont besoin d’aménagements certes, mais elles ont surtout envie de continuer à vivre comme avant. Alors ne nous apitoyons pas sur leur sort, elles n’ont pas besoin qu’on les plaigne. Si demain, c’est l’un de vos proches qui est touché, soyez présent. Soyez à l’écoute pour entendre mais soyez surtout vous même et continuez à vivre la relation comme vous l’avez toujours fait. Continuez à partager la vie de tous les jours, les petits tracas et les bons moments. Ma colère, la peur et la tristesse ne m’ont pas permis d’être là comme je l’aurai voulu. Aujourd’hui, je m’en veux de ne pas avoir su être plus présente. Je ne savais comment faire. J’aurai simplement du oser, être moi même.

Si demain c’est vous qui traversez cette épreuve, ne niez pas ce que vous vivez. C’est injuste mais c’est à vous de décider comment le vivre. N’ayez pas peur d’en parler, vous restez vous. Cette maladie ne définit pas qui vous êtes et elle ne vous représente pas. Vous n’en êtes pas moins belle, moins intelligente, moins forte, moins drôle, moins sensible. En parler, c’est aussi ça qui aide à se réapproprier le corps. La parole permet de reconstruire, de se réinventer. Si vous en ressentez le besoin, adressez vous à un professionnel. La colère, la tristesse et l’angoisse peuvent être désamorcées par la parole. En parler, c’est se permettre de dire ce qu’on ressent pour que ça ne pourrisse plus à l’intérieur mais ça ça s’envole loin de vous.

 

 

On ne sait pas mais essayons quand même !

On ne sait pas vaincre le cancer mais un jour peut-être ! Aujourd’hui, le cancer gagne encore trop souvent. Si on ne meurt plus aujourd’hui du cancer du sein, d’autres formes de cancer font des ravages. Par mes quelques mots ici, pas aussi percutants et précis que je l’aurais voulu,  je veux rappeler que non, ça n’arrive pas qu’aux autres. C’est l’affaire de tous, ça bouleverse des vies, ça prend des vies et ça brise des familles. Alors aidons la recherche. Et surtout, changeons notre regard sur les personnes qui se battent contre le cancer. Soyons la pour elles, parce qu’on les aime et pas parce que le cancer a décidé qu’elles ont besoin de nous.

 

Maman, saches que je t’aime.

 

Je vous partage ici l’interview d’une femme, qui a eu un cancer et qui en a fait un livre. Parce que ses mots m’ont émue aux larmes et qu’ils ont fait écho à tellement de choses. 

 

10 commentaires pour “Octobre rose : On ne sait pas que ça n’arrive pas qu’aux autres

  1. Très joli témoignage… Je ne sais pas si c’est parce que je viens de passer le cap de la 40aine mais la maladie, j’y pense de plus en plus souvent et j’ai bien conscience aujourd’hui que ça n’arrive pas qu’aux autres. Merci pour tes mots… A très bientôt…

    1. Je ne sais pas si l’âge joue… Personnellement, j’ai croisé des témoignages de jeunes femmes de 25/30 ans qui ont vécu un cancer du sein. Donc maintenant que je sais que j’ai encore plus de risques, j’y pense bcp plus qu’avant. Je crois aussi que le travail de sensibilisation commence à porter ses fruits…

  2. Ton témoignage est très émouvant.
    Tu as pu constater à quel point je trouve important de parler de ce genre de choses, et pour ça je te dis bravo !
    Je te souhaite du courage =)
    Bises,
    Jen

    1. Merci pour ton commentaire 🙂
      Ce n’est pas pour moi que c’est le plus dur ! Mais c’est vrai qu’au fond, j’ai cette petite angoisse qu’un jour ce soit moi…

  3. Un article bien émouvant et très bien écrit. J’ai été à ta place aussi, pas pour un cancer du sein mais un cancer tout court, plusieurs même, et c’est parfois dur de trouver les mots d’être. Je me suis pris beaucoup de rejets, de crises, mais j’ai tenu bon car je me doutais à quel point la douleur physique et mentale était forte. Malheureusement pour moi, cette personne ne s’en est pas sortie. Un événement qui m’a d’autant plus sensibilisée sur le cancer et qui m’a changée à vie.
    Merci pour cet article.

    Estelle de Chroniquesdunefrenchie.fr

    1. Effectivement c’est dur de trouver les mots quand la personne en face se mure dans le silence et quand seule la colère ressort.
      Un autre de mes proches souffre actuellement d’un cancer, du pancréas, et la on le sait, il n’y aura pas d’issue positive. Encore plus dur de trouver les mots… Merci pour ton gentil commentaire 🙂

  4. Merci pour ce magnifique témoignage, j’ai lu avec beaucoup d’émotion. Je ne comprends que trop bien ce que tu ressens (sans doute pas pour ce qui est du cancer, que je n’ai pas connu, mais pour la relation froide avec un parent où les regrets s’installent trop tard). Tu as bien raison, il faut se battre au lieu de changer notre regard sur les gens.

    1. Merci ma jolie pour ce gentil commentaire 🙂 j’espère que cet article aura les retombées que j’ambitionne pour qu’il serve a quelque chose!

  5. C’est important d’en parler encore et encore car ça peut arriver à n’importe qui et beaucoup de personnes connaissant au moins une personne qui été touchée de près ou de loin par cette maladie.
    Je t’embrasse

    1. Jusqu’à présent j’avais été épargnée je dois dire. Et je trouve que ce sont beaucoup les femmes qui en ont souffert qui prenne la parole. On entend moins de choses de la part de ceux qui doivent les accompagner.

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